JEFF WALL. PHOTOGRAPHIES 1978-2004 (exposition)

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L'importante rétrospective Jeff Wall. Photographs 1978-2004, consacrée à l'œuvre de l'artiste canadien né en 1946 à Vancouver (Colombie-Britannique), a d'abord eu lieu, du 30 avril au 25 septembre 2005, au Schaulager, à Bâle (avant d'être reprise à Londres par la Tate Modern). Le fait s'explique par le lien privilégié que Wall entretient avec cette ville, où s'est tenue dès 1983 sa deuxième exposition personnelle hors de son pays natal, avant deux autres, en 1987 et 1998 – les collections bâloises, publiques et privées, réunissant environ 15 p. 100 de son œuvre. Ayant photographié l'une de leurs constructions en Californie (Dominus Estates Vineyard, Herzog & De Meuron, 1999), l'artiste est également lié aux architectes de l'institution accueillant sa rétrospective : le tout récent Schaulager, achevé en 2003 par Jacques Herzog et Pierre de Meuron, imposant bâtiment situé à la périphérie de la ville, dont la vocation est de conserver et de présenter de vastes installations accessibles aux seuls professionnels, quand des expositions monographiques (Dieter Roth en 2003, Herzog et De Meuron en 2004) le sont au public.

L'exposition était exceptionnelle : par le nombre d'œuvres montrées, près des trois quarts des cent vingt pièces réalisées pendant un quart de siècle, dont trois nouvelles ; par l'excellence de leur présentation, dans un espace de 4 200 mètres carrés, avec un accrochage très bas, afin que le spectateur soit « dans le tableau » (pour la plupart de vastes photographies, en fait des diapositives cibachromes, présentées dans autant de caissons lumineux) ; enfin par l'édition d'un catalogue raisonné comportant, outre l'analyse des œuvres, une introduction approfondie par Jean-François Chevrier et des écrits théoriques de l'artiste.

La rétrospective prouvait avec éclat combien la photographie de Jeff Wall nécessite la présence, face à chaque pièce, du spectateur. D'abord ce vis-à-vis conditionne la capacité de juger l'œuvre et d'en jouir (il s'agit, dit l'artiste, d'une « expérience sensuelle de la beauté »). Se référant ensuite à de grandes vues urbaines comme Dawn (2001, 230 × 293 cm), Chevrier pose que le spectateur peut se comprendre comme une partie de l'image. La perception du lieu représenté ne se laisse pas séparer de l'expérience de l'image. Avec cette œuvre, l'ici et maintenant du spectateur face au tableau devient un moment unique, dans la mesure où lui aussi est exposé à la lumière qui, émanant du caisson lumineux qui abrite l'image, traverse le dispositif.

Peintre à ses tout débuts, Jeff Wall, après dix ans d'études d'histoire de l'art, fait irruption dans l'univers bien ordonné de la photographie et de l'art contemporain à la fin des années 1970 et au début des années 1980, avec des images renvoyant à un réel tangible, mais procédant d'une mise en scène cinématographique. Reconstituant avec des acteurs, en studio puis en extérieur, des faits observés dans la vie courante, et les présentant en grand format (jusqu'à quatre mètres sur cinq), Wall opère une synthèse entre les débuts de la peinture moderne (Manet) et l'art et les médias de son temps – art conceptuel, photographie et cinéma. C'est à ce moment historique, nommé par certains postmoderne, qu'après toutes les abstractions possibles, le retour de la figure sur le devant de la scène sonne le glas des avant-gardes.

Jeff Wall saisit l'histoire avec les moyens de son époque, c'est-à-dire la photographie... qu'il ne manque pas cependant de renvoyer à ses origines et à son lien avec le réalisme en peinture (John Roberts évoque un « réalisme conceptualisé »). Le retour assumé à une tradition implique pour l'artiste l'acceptation de l'institution muséale comme lieu même de l'expérience de l'art, ce qui le fait rompre avec l'esprit d'avant-garde, mais non rejeter la modernité. En réactivant conceptuellement la question du réalisme et du « peintre de la vie moderne » selon Baudelaire, Wall s'oppose à la fois aux tenants d'un reportage dans la lignée de Cartier-Bresson (pour qui la photographie demeure la représentation d'un fragment de monde tangible, et dépend de ce qui se trouve hors cadre) et aux plasticiens qui, prenant en compte exclusivement les questions inhérentes à la photographie comme art, entendent forcer la porte du musée.

La pertinence du travail de Wall tient à ce tour de force : par leur artificialité même, ses images se concentrent sur ce qui se joue dans [...]

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Écrit par :

  • : directeur du centre de la photographie de Genève

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Jörg BADER, « JEFF WALL. PHOTOGRAPHIES 1978-2004 (exposition) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 février 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jeff-wall-photographies-1978-2004/