LE MONDE DE LUCAS CRANACH (exposition)

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Par l'éclat de ses peintures, la réunion de l'intériorité psychologique et du faste des couleurs et de la vie de cour, la place considérable qu'y occupent les grands thèmes de l'humanisme et de la mythologie antique mais aussi l'iconographie de la Réforme protestante, Lucas Cranach l'Ancien (1472-1553) est un des phares de l'exceptionnel jaillissement de l'art de la Renaissance dans le monde germanique. Il est le contemporain de ces autres grands artistes que sont Holbein le Jeune, Grünewald, Altdorfer, Baldung Grien, et bien sûr Dürer. Mais alors que la plupart des maîtres de cette génération disparaissent vers 1530, la longévité de Cranach l'Ancien, qui meurt en 1553, et le succès qu'il rencontre dans son installation à la cour de Frédéric le Sage et de ses successeurs à Wittenberg, où il est appelé dès 1504, expliquent l'ampleur et la variété de sa production. Il travaille, selon la pratique du temps, au sein d'un atelier, ce qui permet à ses assistants, selon le niveau d'exigence de la clientèle, de réaliser de nombreuses répliques des œuvres les plus demandées, avec toujours de légères variations qui permettent de ne pas perdre l'inventivité et le sens du renouvellement. À cela s'ajoute la longue collaboration de son fils Lucas Cranach dit le Jeune (1515-1586), qui rend parfois la distinction difficile à établir entre les deux artistes. Mais un très grand nombre de tableaux possèdent la force, la qualité extrême et les caractères propres qui ne peuvent se rattacher qu'à la main de Cranach l'Ancien.

L'exposition Le Monde de Lucas Cranach (palais des Beaux-Arts de Bruxelles, 20 octobre 2010-23 janvier 2011), qui a bénéficié de prêts d'œuvres majeures, a pu précisément révéler toutes les facettes de son talent. Sa gravure sur bois de la Crucifixion (vers 1502-1503), qui était rapprochée avec bonheur de celle de Dürer sur le même thème (vers 1498), montre les parallèles – sens du remplissage d'une grande page, fusion des personnages et du paysage. Mais là où Dürer, tout en étant d'une grande puissance, reste fort d'une plénitude classique, Cranach se révèle bouillonnant. Le bon larron, aussi noueux que le tronc sur lequel il est fixé, semble animé du même panthéisme que l'arbre presque anthropomorphe qui lance son feuillage dans sa direction. Dans l'admirable panneau peint de la Crucifixion de Vienne (vers 1500), la barbe et les cheveux des cavaliers font songer aux rameaux moussus des forêts que peignent Altdorfer et l'école du Danube. Dans certains portraits à l'aquarelle sur papier, qu'il lui arrive de réaliser pour eux-mêmes et non comme des dessins préparatoires à un tableau – ainsi le Portrait d'un jeune garçon aux yeux bleus –, Cranach atteint la vérité bouleversante d'un Holbein le Jeune. Le Martyre de sainte Catherine (vers 1508-1509) est encore marqué par le style tourmenté des années viennoises. L'œuvre est exceptionnelle par l'intensité de l'ensemble, que le peintre sait combiner avec les instants arrêtés de ces visages saisis par la paix du martyre, ou l'effroi devant la mort ; il montre ici à quel point il est un grand coloriste.

Les décennies suivantes le voient délaisser cette puissance inquiète. Son art atteint alors d'autres sommets, et son analyse nous montre combien il est inclassable. Ni la perspective, ni la disposition des corps, dans leur volume et leur modelé, dans un espace à la profondeur convaincante, ne l'intéressent ; les nus féminins présentent leurs chairs de porcelaine devant des fonds de végétaux d'un vert sombre qui font repoussoir, sous des horizons très hauts, animés de châteaux de rêve perchés sur des rochers inaccessibles. Mais il ne s'agit en rien d'une fidélité à la tradition gothique, et la variation des thèmes iconographiques montre que Cranach pense et formule lui aussi les grandes questions de son temps. Les portraits, les joutes et les tournois, les scènes de chasse le relient à la vie de cour. Le pouvoir et la ruse des femmes sont évoqués dans des œuvres d'inspiration biblique, telles Judith et Holopherne (vers 1530), Salomé et la tête de Jean-Baptiste, mais aussi La Bouche de vérité, où l'on voit qu'une femme peut tromper son mari sans mentir, en jurant, la main dans la gueule du lion qui dévore les menteurs, qu'elle n'a été touchée par aucun autre homme, si ce n'est par le fou – son amant dé [...]

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Christian HECK, « LE MONDE DE LUCAS CRANACH (exposition) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 mars 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-monde-de-lucas-cranach-exposition/