OUBLIER RODIN ? et LA FABRIQUE DU PORTRAIT (expositions)

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Que dire aujourd'hui de nouveau sur Rodin, après plusieurs décennies d'études tant historiques qu'esthétiques – d'Albert Elsen à Leo Steinberg ou Rosalind Krauss – qui ont culminé avec le magistral Catalogue des bronzes du musée Rodin, publié en 2007 par Antoinette Le Normand-Romain ? En 2009, deux expositions ont proposé à leur manière quelques pistes nouvelles.

La première, Oublier Rodin ? La sculpture à Paris 1905-1914 (10 mars-31 mai 2009), organisée par Catherine Chevillot au musée d'Orsay, analysait dans toute sa profondeur la scène de la sculpture en France durant la décennie qui précède la Première Guerre mondiale. Si Rodin, qui meurt en 1917 et connaît une gloire sans égale après le triomphe de sa rétrospective de 1900 au Pavillon de l'Alma, joue un rôle considérable au début du xxe siècle, Catherine Chevillot a pris le parti de montrer une tout autre histoire de la sculpture moderne. En effet, bien des sculpteurs, comme Brancusi qui ne fréquente que quelques mois l'atelier de Rodin en 1907, sont persuadés que « rien ne pousse à l'ombre des grands arbres » et cherchent à se défaire à tout prix de l'influence considérable du maître de Meudon. C'est donc dans l'oubli volontaire de Rodin que Bourdelle, Maillol, Joseph Bernard, Brancusi, Zadkine, Wilhelm Lehmbruck, Gaudier-Brzeska et bien d'autres artistes français et étrangers vont inventer à Paris les formes nouvelles de la sculpture moderne.

À cause de la fascination qu'exerçait aussi bien l'art si libre et sensuel de Rodin que son succès international, attesté par des expositions retentissantes à Dresde et Venise en 1901, Prague en 1902, Düsseldorf, Dresde, Weimar et Leipzig en 1904, etc., il se révélait d'autant plus difficile pour les jeunes sculpteurs de se libérer de son joug que toute sa carrière et la puissance esthétique de son invention incarnaient la révolte et la jeunesse. Zadkine formule dans ses Mémoires, Le Maillet et le ciseau (1968), un jugement largement partagé : « Personnellement, je n'avais trouvé encore aucune réponse chez les aînés, sinon chez Rodin. [...] Chacune de ses sculptures faisait écho chez les jeunes, poètes et écrivains en particulier. Ses sculptures résultaient souvent de moyens libérés, ni vus ni connus encore. » Comment se révolter contre le sculpteur qui symbolise la révolte et l'audace ? Certains choisiront la réinvention de la taille directe (Joseph Bernard, Brancusi, Zadkine), d'autres s'appuieront sur la compréhension nouvelle des formes suggérée par les peintres cubistes (Raymond Duchamp-Villon, Elie Nadelmann, Manolo, Archipenko), ou les recherches expressionnistes (Ernst Barlach, Lehmbruck) et futuristes (Boccioni). D'autres encore privilégieront le retour à un style classique, en réalité résolument personnel (Bourdelle, Maillol, Enric Casanova, Charles Despiau, notamment). Tous ont créé des formes inédites que les historiens d'aujourd'hui redécouvrent avec bonheur.

La force et la réussite de cette exposition tenaient à la présentation d'un grand nombre de sculptures, souvent conservées à l'étranger, réétudiées par les spécialistes depuis deux décennies mais encore ignorées du grand public, et au parti, marquant, de refuser la séparation trop couramment admise entre les artistes modernistes ou avant-gardistes et les autres – disons pour simplifier entre Brancusi et Joseph Bernard ou Despiau. C. Chevillot et toute l'équipe des auteurs du catalogue ont prouvé qu'on ne pouvait plus désormais écrire l'histoire de la sculpture du xxe siècle en utilisant ces clivages tant esthétiques qu'idéologiques. Une telle démonstration, sculptures à l'appui, dans une exposition dont la muséographie servait pleinement le propos, est appelée à faire date. Elle révèle, une fois encore que, pour les sculptures de cette époque, la séparation entre les collections du musée d'Orsay et celles du Musée national d'art moderne-Centre Georges-Pompidou n'a réellement aucun sens, historique ou esthétique.

Par ailleurs, consacrer une exposition à Rodin portraitiste pouvait passer pour un choix évident tant le sculpteur s'est montré brillant dans ce registre. Il reste que la question, jusque-là, n'avait jamais fait l'objet d'une synthèse théorique et historique, comme le souligne à juste titre Aline Magnien, le commissaire de l'exposition La Fabrique du portrait. Rodin face à ses modèle [...]

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Écrit par :

  • : professeur d'histoire et de théorie de l'art contemporain, université de Paris-VIII

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Paul-Louis RINUY, « OUBLIER RODIN ? et LA FABRIQUE DU PORTRAIT (expositions) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 février 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/oublier-rodin-la-fabrique-du-portrait/