GABRIELLE (P. Chéreau)

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Pour son neuvième long-métrage, Patrice Chéreau a choisi d'adapter une nouvelle de Joseph Conrad, Le Retour : un homme, en rentrant chez lui un soir, trouve une lettre de son épouse lui annonçant qu'elle le quitte ; presque aussitôt après, elle revient. Il lui parle, elle répond à peine. La terrible confrontation qui s'ensuit met à nu la vacuité de leurs rapports. Chéreau avoue avoir été fasciné par une phrase énigmatique du livre qui, presque à elle seule, lui aurait donné envie de porter à l'écran cette histoire. Alors que le mari excédé avoue finalement son amour à sa femme, elle lui répond : « Si j'avais cru que vous m'aimiez... Si j'avais cru ça une seconde, jamais je ne serais revenue. »

Dans la carrière de cinéaste de Patrice Chéreau, Gabrielle (2005) est sans doute son œuvre la plus aboutie. Ayant acquis une notoriété internationale au théâtre, avant même d'avoir tourné un seul film, Chéreau avait cependant déclaré depuis longtemps que le cinéma constituait sa principale source d'inspiration. Ses premiers longs-métrages ne convainquirent pas entièrement. A posteriori, le metteur en scène lui-même porte un regard critique sur La Chair de l'orchidée (1974), exercice de style « série noire » d'après James Hadley Chase, ou Judith Therpauve (1978), film psychologique « à la française ». L'Homme blessé (1982) annonçait une voie à venir, celle d'une chronique de l'enfer du couple, thème décliné par la suite dans Intimité (Intimacy, 2001), Son Frère (2003) et Gabrielle (2005). Entre-temps, Chéreau aura tourné des œuvres ambitieuses, chorales, diversement accueillies : Hôtel de France (1987, d'après Ce Fou de Platonov de Tchekhov, avec ses élèves du Théâtre des Amandiers), La Reine Margot (1994, d'après Dumas) et Ceux qui m'aiment prendront le train (1997). Pendant longtemps, il entretint un « complexe » vis-à-vis du théâtre, auquel ne manquaient pas de faire référence les critiques : d'où, à ses débuts, l'obsession de faire « cinéma » à tout prix, notamment dans son premier film, où certains plans étaient empruntés à Welles ou Hitchcock. Mais, à mesure que son assurance cinématographique s'affirmait, il s'est progressivement affranchi de cette hantise. La trilogie que constituent Intimité (le sexe sans amour), Son Frère (l'amour sans sexe) et Gabrielle (le mariage sans intimité) révèle un metteur en scène qui accepte désormais la « théâtralité » de son talent – fondée sur le huis clos et la passion du texte –, tout en faisant confiance à son expérience et à son sens du cinéma.

Pour orchestrer la danse de mort dans laquelle se trouvent pris, tout au long du film, Jean Hervey (Pascal Greggory) et son épouse Gabrielle (Isabelle Huppert), Patrice Chéreau a fait le choix d'une mise en scène ample et fluide, témoignant de sa complicité avec Éric Gautier, son directeur de la photo : la caméra suit ou précède les personnages d'une manière souple et discrète, la lumière froide s'étend comme un linceul sur le lieu unique de l'action, une demeure bourgeoise aux allures de nécropole. Cela suffirait à doter l'œuvre d'un classicisme sans faille. Mais plusieurs éléments viennent perturber cette majestueuse façade formelle : passages du noir et blanc à la couleur, ralentis, intertitres à la manière des films muets... Il ne faut pas voir là des « coquetteries », mais bien l'affirmation d'un langage libre, qui épouse les émotions de ses personnages, qui refuse les attraits d'une « reconstitution d'époque » pour montrer crûment les compromis de la vie à deux, les pièges de la reconnaissance sociale, le désarroi d'une dépendance affective.

Les références et les sources d'inspiration filmiques de Chéreau ont été assimilées : ce ne sont plus des citations ou des « à la manière de », comme dans ses premiers films, mais des échos qui aident à naître un cinéma neuf et confiant. Le prologue nous mène du côté de Visconti, avec un noir et blanc sculpté, une voix off aristocratique : Pascal Greggory entre dans le film comme Burt Lancaster dans Le Guépard, sûr de lui, maître de son monde, d'une épouse dont il vante les qualités, autant que des servantes qui hantent la demeure comme un chœur muet, et transforment chaque geste en rituel. La lettre de rupture vient rompre cette harmonie toute d'artifices : comme dans Persona d'Ingmar Bergman, l'écran s'aveugle d'une lumière blanche, comme si la pellicule ne pouvait absorber le choc de la trahison. Le film, par la suite, évoquera d'ailleurs souvent Bergman [...]

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Écrit par :

  • : membre du comité de rédaction de la revue Positif, critique et producteur de films

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N.T. BINH, « GABRIELLE (P. Chéreau) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 mars 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gabrielle/