ROZIER JACQUES (1926- )

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Né à Paris le 10 novembre 1926, Jacques Rozier suit un itinéraire classique. Diplômé à l'I.D.H.E.C., assistant pour la télévision et le cinéma (sur French-Cancan de Renoir notamment), il réalise d'abord quelques courts métrages : Langage et cinéma (1947), Une épine au pied (1954), Rentrée des classes (1955), Blue-jeans (1958). Il commence, en août 1960, dans l'euphorie de la Nouvelle Vague, un long-métrage, Adieu Philippine, qui ne sort qu'à la fin de 1963. Ce n'est qu'en 1969 qu'il réalise le court métrage Roméo et jupettes, avant de donner Du côté d'Orouet (1970). Fondé sur le même principe que le premier (jeunesse, aventures sentimentales, lumière, décors naturels, improvisation, liberté, disponibilité), la côte vendéenne remplaçant la Corse, le film attend lui aussi deux ans une sortie limitée. En 1976, Les Naufragés de l'île de la Tortue marque une évolution. Sur un scénario plus structuré (une agence propose des naufrages sur une île déserte avec le slogan : « 3 000 francs. Rien compris. »), la « star » comique Pierre Richard se mêle, avec un naturel étonnant, aux comédiens inconnus qu'affectionne Rozier : le succès n'est pas plus au rendez-vous. Dix ans plus tard, une fantaisie jouant sur les acteurs, le langage, la drôlerie poétique et l'invention permanente des situations, Maine-océan (1986) tombe dans une mer d'indifférence.

Jean Gabin

Photographie : Jean Gabin

Jean Gabin (Jean Alexis Moncorgé, 1904-1976) et Françoise Arnoul dans une scène de French Cancan, un film de Jean Renoir, en 1955. 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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Salué par les plus grands de sa génération (Godard, Truffaut, Eustache, Pialat), le cinéma de Rozier sait allier la spontanéité et l'improvisation héritées de la Nouvelle Vague au plaisir de l'acteur et du texte, dans la grande tradition du cinéma français des années trente (tendance Pagnol ou Renoir). Il part de la réalité brute pour aller vers l'imaginaire, du documentaire pour atteindre la fiction. Adieu Philippine est un constat quasi ethnologique de l'état d'esprit de la société française — et surtout de sa jeunesse — à l'aube des années soixante. En attendant sa feuille de route, Michel Lambert rencontre deux adolescentes avec qui il connaît des aventures sentimentales mouvementées en Corse jusqu'à son embarquement pour l'Algérie. La description sociologique laisse vite place à l'exaltation de la joie de vivre (et de filmer), dans l'éclat bref d'un rire ou la lenteur angoissée d'un départ.

Répugnant à une dramaturgie trop construite afin de rester disponible au surgissement de l'accidentel, Rozier compose ses films comme des successions de moments. Ainsi, Du côté d'Orouet est-il la simple juxtaposition des faits insignifiants qui jalonnent les vacances et ne prennent sens qu’a posteriori. C'est pourquoi chez ce cinéaste de l'improvisation le montage est capital. L'évidence et le naturel du cinéma de Rozier sont le produit d'une savante élaboration. Ses fictions se construisent sur un jeu entre réalité et mensonge, stéréotype et poésie : théâtralité d'une dramatique de télévision ou fausse liberté d'un naufrage organisé ponctuent la saisie du geste, de la lumière, du soleil ou de l'eau, élément dont la fluidité imprègne toute l'œuvre. Au dynamisme de l'élément liquide répond alors celui du verbe : Maine-océan, trajet vers la mer, est aussi aventure du langage. Eau, soleil et samba viennent à bout du cloisonnement des langues dans un rêve dionysiaque et renoirien dont les traces teinteront de douceur et de poésie l'amertume du retour à la réalité quotidienne. Pour Jacques Rozier, le cinéma est un merveilleux véhicule de poésie non parce qu'il permet de réaliser le rêve, mais de rêver la réalité.

C'est la raison pour laquelle, devant les difficultés de monter financièrement ses projets de long-métrage de fiction, Rozier s'est fréquemment tourné vers la télévision et le documentaire. Lors de la réalisation du Mépris, de Jean-Luc Godard, il tourne en 1964 Les Paparazzi, et Bardot et Godard. En 1991, il réalise pour la télévision une série d'émissions sur le théâtre, « Joséphine en tournée ». En 1992, un Alceste, dont le livret est écrit avec Philippe Quinault, puis un film « éducatif », pour les élèves d'écoles de cinéma, Comment devenir cinéaste sans se prendre la tête (1995), un film sur Lully, etc. En 2001, Jacques Rozier retrouve le cinéma de long-métrage en tournant Fifi Martingale. Ce détour par le théâtre, façon Comédie-Française ou façon boulevard, ne saurait surprendre ceux qui avaient su cerner, dans la démarche apparemment improvisée du metteur e [...]

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Écrit par :

  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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Joël MAGNY, « ROZIER JACQUES (1926- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 mars 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jacques-rozier/