FRANCE (Arts et culture)Le cinéma

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La vague des réalismes

Deux lignes de crête s'imposent au-dessus de ce tout-venant. La première est née du mariage réputé impur du cinéma et du théâtre, qu'ont réussi parallèlement Sacha Guitry (1885-1957) et Marcel Pagnol (1895-1974). Le premier a construit ses films (Le Roman d'un tricheur en 1936, Les Perles de la couronne en 1937) sur une parole brillante (sa voix) qui structure la chaîne des images. Le second, plus pragmatique, a installé aux portes de Marseille une unité de production qui a alterné des adaptations de pièces et de nouvelles de sa main, et des films terriens inspirés par l'univers rude de Giono : Angèle en 1934, Regain en 1937.

L'autre tendance est l'aboutissement d'un mouvement amorcé chez Pathé avant 1914, relayé par Antoine puis par les documentaristes de 1928, des jeunes venus au cinéma par la cinéphilie, comme André Sauvage (Études sur Paris, 1928), Jean Vigo (À propos de Nice, 1930) ou Marcel Carné (Nogent, Eldorado du dimanche, 1929), dont les expériences avaient été brisées par l'arrivée du parlant, mouvement dont le point commun a été l'intérêt des auteurs pour un réel réfléchi, reconstruit avec les moyens du cinéma. L'année 1934 voit la sortie de L'Atalante, film hors norme qui raconte une singulière histoire d'amour sur une péniche, mélange d'étrange et d'élégiaque, et la mort de son auteur, Jean Vigo (1905-1934), trop en avance sur son temps, qui ne sera reconnu comme un sommet du cinéma français que des années plus tard, au temps des ciné-clubs.

C'est en 1933 qu'un critique avait qualifié de « réalisme poétique » le courant qui s'épanouira dans les dernières années de la décennie. Il se développe à un carrefour d'influences, littéraires (le populisme d'Eugène Dabit, le fantastique social de Pierre Mac Orlan, l'anarchisme désespéré de Jacques Prévert) ou cinématographiques (le Kammerspiel et la « manière noire » arrivés dans les studios parisiens dans la besace des techniciens allemands contraints à l'exil par l'accession au pouvoir des nazis). Il s'intéresse aux laissés-pour-compte de la société, à la « chienne de vie » qui brise les amours et piétine les amants dans un pessimisme qui se fait dépressif quand croît la menace de la guerre. Les grands films du réalisme poétique sont réalisés par Marcel Carné (1909-1996), pour qui Jacques Prévert a écrit les dialogues du Quai des brumes en 1938 et du Jour se lève en 1939. Julien Duvivier (La Belle Équipe, 1936 ; Pépé le Moko, 1937), Jean Grémillon (Gueule d'amour, 1937) s'installent pour un temps dans le même courant, qui a légué au cinéma français un couple culte, formé par Jean Gabin et Michèle Morgan dans Le Quai des brumes.

En 1938, Jean Renoir a paru s'approcher au plus près du réalisme poétique avec La Bête humaine, d'après Zola. C'était une convergence de circonstances. Entre 1936 et 1939, Renoir atteint le sommet de sa carrière, avec Une partie de campagne, un bouleversant poème d'amour tourné dans une lumière proche de celle où son père avait peint. Suivent deux films engagés, La Grande Illusion, pacifiste, nostalgique et troublé, et La Marseillaise, le film voulu par le Front populaire dont Renoir est l'instrument et le héraut. Enfin, après La Bête humaine, c'est dans l'angoisse que Renoir tourne son chef-d'œuvre, La Règle du jeu. Une comédie brillante qui vire au drame, au procès d'une société défaite et inconsciente qui court à sa perte. La Règle du jeu sort à Paris le 7 juillet 1939. Huit semaines plus tard, c'est la guerre.

Le 17 mars 1939, le gouvernement avait déposé un projet de loi qui signifiait l'intervention de l'État à plusieurs niveaux de l'industrie cinématographique. La guerre puis la défaite n'ont pas permis sa discussion. C'est paradoxalement le pouvoir de Vichy qui en a repris la substance dès l'automne 1940. Le cinéma de la France occupée sera un cinéma encadré, contrôlé par des textes législatifs. La loi du 26 octobre, qui sera validée par le gouvernement provisoire en 1945, marque un tournant crucial dans l'histoire du cinéma français : les industries du cin [...]

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L'Inhumaine, de M. L'Herbier, 1924, affiche

L'Inhumaine, de M. L'Herbier, 1924, affiche
Crédits : Collection privée

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Michèle Morgan dans Remorques, de J. Grémillon

Michèle Morgan dans Remorques, de J. Grémillon
Crédits : Emmanuel Lowenthal/M.A.I.C/ BBQ_DFY/ Aurimages

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Entre les murs, Laurent Cantet

Entre les murs, Laurent Cantet
Crédits : Haut De Court/ The Kobal Collection/ Aurimages

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Camille Claudel, B. Dumont

Camille Claudel, B. Dumont
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Écrit par :

  • : professeur d'histoire, historien de cinéma, président de l'Association française de recherche sur l'histoire du cinéma
  • : professeur honoraire d'histoire et esthétique du cinéma, département des arts du spectacle de l'université de Caen

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Pour citer l’article

Jean-Pierre JEANCOLAS, René PRÉDAL, « FRANCE (Arts et culture) - Le cinéma », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 mars 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/france-arts-et-culture-le-cinema/