INSTITUTIONS

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Le mot « institution », avant de recevoir les sens divers que les sociologues contemporains lui ont donné, avait dans l'usage classique deux emplois principaux. Il désignait d'abord l'ensemble des lois qui régissent une cité : la manière dont les pouvoirs publics et privés s'y trouvent répartis, les sanctions et les ressorts qui mettent en œuvre leur exercice régulier. Une question devenue classique se pose alors : cet agencement est-il contingent, particulier, arbitraire ? Les institutions sont-elles des artifices et des conventions ? Ou bien sont-elles susceptibles de traduire un ordre naturel, et donc universel, dont bon nombre de philosophes nous rappellent l'existence quand nous venons à nous en écarter ?

Les classiques se demandaient aussi comment un tel agencement, si peu probable quand on considère la divergence des opinions et des intérêts, avait été produit, et comment les mêmes manières, en dépit de tant de causes d'altération, se maintenaient de génération en génération. Il faut, dans cette perspective, rechercher les conditions qui assurent la transmission et la répétition régulière de ces « bonnes manières ». La pensée classique s'est orientée dans deux voies, l'une que l'on peut appeler politique et l'autre pédagogique, étant bien entendu que les deux voies se confondent au moins partiellement, au point de départ et au point d'arrivée. Le personnage du législateur – du nomothète – est au centre de la première perspective. Celui qui donne des lois à un peuple, Solon ou Lycurgue, fixe des manières qui deviennent obligatoires pour chaque citoyen, à sa place et à son rang. Mais cette institution initiale du législateur se trouve répétée dans les moments successifs du temps par le pédagogue qui enseigne aux jeunes générations, la tradition mos majorum.

Solon, législateur d'Athènes, Juste de Gand et Pedro Berruguete

Photographie : Solon, législateur d'Athènes, Juste de Gand et Pedro Berruguete

Juste de Gand (1435 env.-apr. 1475) et Pedro Berruguete (mort av. 1504), Solon, législateur d'Athènes, 1476. Huile sur bois (H. 0,95 m ; L. 0,58 m). Musée du Louvre, Paris. 

Crédits : Fine Art Images/ Heritage Images/ Getty Images

Afficher

Un texte de Montesquieu (De l'esprit des lois, liv. XIX, chap. iv) donne une idée de la richesse et de l'ambiguïté de l'usage classique. Ayant à définir l'« esprit général d'une nation », il observe que « plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs et les manières ». Et, un peu plus loin (liv. XIX, chap. xvi), il propose deux couples de distinctions : « Les mœurs et les manières sont des usages que les lois n'ont point établis, ou n'ont pas pu, ou n'ont pas voulu établir [...] Il y a cette différence entre les lois et les mœurs que les lois règlent plus les actions du citoyen, et les mœurs règlent plus les actions de l'homme. Il y a cette différence entre les mœurs et les manières que les premières regardent plus la conduite intérieure, les autres l'extérieure. » Quant à l'étendue de ces différences, elle est un indice de la qualité du gouvernement : « Les législateurs de la Chine confondirent la religion, les lois, les mœurs et les manières. Tout cela fait la morale, tout cela fait la vertu. Les préceptes qui regardaient ces quatre points firent ce que l'on appela les rites » (liv. XIX, chap. xvii). De ce texte, on peut tirer deux propositions : dans certaines sociétés – et Montesquieu cite la Chine et la Rome des Douze Tables –, toutes les conduites tendent à être ritualisées ; et, pour autant qu'il y ait des différences entre « religion, lois, mœurs et manières », « les lois suivent les mœurs » – et non l'inverse. Mais, quelques pages plus loin, Montesquieu cite sans la nommer le cas de l'Angleterre moderne (liv. XIX, chap. xxvii) pour montrer comment « les lois peuvent contribuer à former les mœurs, les manières et le caractère d'une nation ». On tourne ainsi dans le « cercle » où s'est installée la pensée classique : la régularité des conduites dépend-elle de ce que celles-ci reposent sur la tradition ? Dans ce cas, les « lois » (au sens étroit de normes fixées par le droit positif) tirent-elles leur garantie des « mœurs » ? Ou bien les coutumes, qui se présentent d'abord comme des manières de faire stéréotypées, des « rites » comme dirait Montesquieu, sont-elles en réalité fondées sur la raison, la nature des choses, la sagacité du législateur ?

Ainsi sommes-nous amenés à nous demander d'abord en quels termes se pose le problème des institutions (et les sociologues durkheimiens peuvent y aider), puis si toute conduite humaine peut véritablement être institutionnalisée, enfin quelles sont à la fois la nature et l'étendue du processus [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 10 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  INSTITUTIONS  » est également traité dans :

INSTITUTION

  • Écrit par 
  • Delphine DULONG
  •  • 1 610 mots

La notion d'institution est centrale en sciences sociales. Émile Durkheim, d'ailleurs, présentait la sociologie comme « la science des institutions ». Il suffit de se reporter à la définition qu'en propose le politiste français Jacques Lagroye pour en comprendre les raisons. Selon lui, l'institution désigne un ensemble de pratiques, de […] Lire la suite

ADMINISTRATION - La science administrative

  • Écrit par 
  • Jacques CHEVALLIER, 
  • Danièle LOCHAK
  •  • 3 207 mots

Dans le chapitre « Les principaux courants de la science administrative contemporaine »  : […] L'intitulé « science administrative » recouvre aujourd'hui des recherches portant sur des objets variables et entreprises dans des perspectives diverses. On peut, en dépit de la part d'arbitraire qui s'attache à toute classification de ce type, distinguer parmi elles trois courants : un courant juridico-politique dont le but essentiel est de parvenir à une meilleure connaissance des structures et […] Lire la suite

ADOPTION

  • Écrit par 
  • Pierre MURAT
  •  • 8 874 mots

L'adoption a pour but de créer un lien de filiation entre personnes qui ne sont pas apparentées par le sang en tant que parent et enfant. Il s'agit donc d'une filiation qui repose non pas sur le lien biologique, mais sur la volonté : c'est une filiation élective. Bien plus que les règles relatives à la filiation biologique, l'adoption est marquée par son caractère juridique qui la façonne : toutef […] Lire la suite

AMÉRIQUE LATINE, économie et société

  • Écrit par 
  • Jacques BRASSEUL
  •  • 13 692 mots
  •  • 23 médias

Dans le chapitre « Divergence Nord-Sud »  : […] L' approche institutionnaliste permet à un historien et économiste comme Douglass North (Prix Nobel en 1993) d'expliquer l'évolution divergente de l'Amérique latine et de l'Amérique anglo-saxonne depuis leur découverte. Pourquoi ces deux parties du continent qui ont une histoire proche, découvertes et peuplées par des Européens à partir de 1492, sont-elles si différentes, l'une faisant partie du […] Lire la suite

ANALYSE INSTITUTIONNELLE

  • Écrit par 
  • Rémi HEISS
  •  • 702 mots

La spécificité de l'analyse institutionnelle pour approcher la réalité d'une institution, c'est d'avoir donné de celle-ci une définition dialectique et surtout d'en avoir proposé une analyse fondée sur l'intervention. L'analyse institutionnelle est donc à la fois une théorie et une pratique de l'institution qui prend sa place dans les courants de la recherche-action ( action-research — R. Hess, […] Lire la suite

ARBITRAGE, droit

  • Écrit par 
  • René DAVID, 
  • René Jean DUPUY, 
  • Universalis
  •  • 10 799 mots
  •  • 1 média

Au lieu de porter leurs contestations devant les tribunaux, il arrive fréquemment que les particuliers s'adressent à d'autres personnes en vue d' arbitrer un différend. L' institution de l'arbitrage est de tous les temps. Il est permis de penser qu'elle a, dans l'histoire, précédé l'époque où la justice a été prise en charge et organisée par l'État. La justice romaine de l'époque archaïque, et mêm […] Lire la suite

ARCHIVES

  • Écrit par 
  • Françoise HILDESHEIMER
  •  • 6 703 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « La centralisation française  »  : […] Alors que la France d'Ancien Régime avait jusque-là ignoré la centralisation des archives d'État, la Révolution française crée une administration spécifique pour répondre à des besoins nouveaux : conservation des archives de l'Assemblée nationale, regroupement des fonds des administrations de l'Ancien Régime et des ventes des biens nationaux. Le décret du 7 septembre 1790 institue les Archives na […] Lire la suite

ARMÉE - Pouvoir et société

  • Écrit par 
  • Pierre DABEZIES
  •  • 16 279 mots
  •  • 6 médias

« Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. » Compléter l'aphorisme voltairien en rappelant que le monarque tend à s'entourer de ses lieutenants, à leur conférer charges et privilèges et à créer ainsi une noblesse militaire, c'est marquer la connivence entre le pouvoir et l'armée. Connivence ou rivalité. Tantôt le corps militaire, gardien de la souveraineté, est l'ombre portée du pouvoir, son […] Lire la suite

BANQUE - Histoire de l'institution bancaire

  • Écrit par 
  • Patrice BAUBEAU
  •  • 6 502 mots

Aujourd'hui, l'institution bancaire évoque une relation commerciale un peu particulière, beaucoup d'informatique et trop de papier, des coffres et des secrets, des Messieurs (et extrêmement peu de femmes) capables de fabriquer beaucoup d'argent grâce à des opérations obscures. Mais l'assimilation de ces Messieurs à l'institution bancaire est ambiguë, puisque la banque apparaît précisément au mome […] Lire la suite

BIBLIOTHÈQUES

  • Écrit par 
  • Henri-Jean MARTIN
  •  • 8 914 mots
  •  • 3 médias

Dès l'apparition de l'écriture, on s'efforça dans toutes les civilisations de conserver certains documents écrits, soit dans des locaux particuliers, comme ce fut le cas dans les palais et les temples du Moyen-Orient où l'on ne distinguait pas, parmi les tablettes conservées, les documents d'archives et les textes littéraires, soit, comme en Chine, parmi les trésors des princes. Puis on apprit à m […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

8 décembre 2021 Belgique. Rejet de la plainte déposée par des femmes métisses d'origine congolaise.

Celles-ci dénonçaient la politique qui a consisté, jusqu’à l’indépendance du Congo en 1960, à retirer les enfants métis de leur famille pour les placer dans des institutions religieuses. Le tribunal estime que « l’État belge ne pouvait aujourd’hui être puni pénalement du chef de crime contre l’humanité pour des faits qui à l’époque n’étaient pas qualifiables d’un tel crime ». […] Lire la suite

5-8 novembre 2021 France. Adoption de mesures de lutte contre les violences sexuelles dans l'Église.

Cette instance sera chargée de reconnaître la qualité de victime, de servir de médiateur entre les demandeurs et les institutions ecclésiales, et de proposer une « indemnisation » individualisée qui sera financée par le Fonds de secours et de lutte contre les abus sur mineurs. Ce fonds sera abondé notamment par la vente de biens mobiliers et immobiliers de l’Église et par les « réserves de sécurité » des diocèses. […] Lire la suite

12 octobre 2021 France. Condamnation de membres du groupuscule Organisation des armées sociales.

Accusés d’avoir calqué leur projet sur celui de l’Organisation armée secrète de 1961, ceux-ci sont reconnus coupables d’avoir projeté des actions violentes – notamment contre les Arabes et les musulmans – destinées à « déstabiliser les institutions » et à « fracturer le corps social ».  […] Lire la suite

22 septembre - 11 octobre 2021 Tunisie. Nomination de Najla Bouden au poste de Premier ministre.

Le 29, Kaïs Saïed confie à l’universitaire Najla Bouden le soin de former un gouvernement, la chargeant de « mettre fin à la corruption et au chaos qui s’est répandu dans de nombreuses institutions de l’État ». Najla Bouden est la première femme à accéder au poste de Premier ministre dans l’histoire du pays. Le 11 octobre, Najla Bouden présente son gouvernement composé de technocrates et de proches du président Saïed, et qui compte un tiers de ministres femmes. […] Lire la suite

21 septembre 2021 O.N.U. Assemblée générale.

De son côté, le président chinois Xi Jinping affirme que « la Chine n’a jamais envahi et n’envahira jamais » un pays – allusion à l’intervention américaine en Afghanistan – et que Pékin ne reconnaît « qu’un seul ordre international, celui des institutions internationales ». Il affirme la nécessité de « plaider pour la paix […] et rejeter la pratique de former des petits cercles », dénonçant implicitement les alliances stratégiques que Washington met en place pour contrer l’influence de la Chine. […] Lire la suite

Pour citer l’article

François BOURRICAUD, « INSTITUTIONS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 mars 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/institutions/