EXPOSITION

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L'exposition et le marché

L'histoire nous apprend d'ailleurs que la fonction esthétique se dégage progressivement d'une fonction commerciale autrefois prépondérante. Ainsi, dans le cas de la peinture, la nécessité d'exposer n'est apparue qu'à partir du moment où le système traditionnel de la vente au public, dans l'atelier-échoppe ouvert sur la rue, fut sinon interdit, du moins déconseillé aux peintres qui voulaient se dégager de leur affiliation à l'artisanat et conquérir un statut « libéral », comme ils s'y efforcèrent en France, dans le cadre du mouvement académique, dès le milieu du xviiie siècle, à l'imitation de leurs prédécesseurs italiens. Ainsi, le Discours prononcé en 1648 par Martin de Charmois devant la famille royale, pour plaider la cause de la toute nouvelle Académie des peintres et sculpteurs, jette déjà le soupçon sur les pratiques commerciales traditionnelles, puisqu'il allait jusqu'à demander au roi de « faire très expresses inhibitions et défenses auxdits maîtres soi-disant peintres et sculpteurs de prendre à l'avenir cette qualité tant qu'ils tiendront boutique ou seront dudit corps » (de la corporation). Certes, une revendication aussi radicale ne pouvait guère être suivie ; les académiciens n'allèrent pas jusqu'à interdire à leurs concurrents de la corporation d'exercer, ni jusqu'à faire inscrire dans leurs propres statuts la défense de « tenir boutique ». Mais la pratique de la vente en boutique tendit probablement à se raréfier pour l'élite que constituaient les académiciens de l'époque, confinés désormais dans un atelier auquel il convenait de conférer la distinction d'un cabinet d'homme de lettres ; de sorte qu'il leur fallut recourir à d'autres moyens que l'exposition-vente pour faire valoir leur talent et attirer une clientèle : apparaissent alors ces « Salons » organisés irrégulièrement à partir de 1667, puis une fois tous les deux ans après 1725, pour « exposer » aux amateurs les œuvres des académiciens. On lit ainsi dans le livret de l'exposition de 1704 : « L'Académie sait que quoique la plupart de leurs ouvrages soient faits pour contribuer à la majesté des temples et à la magnificence des palais, il ne laisse pas d'y en avoir un grand nombre d'autres qui ne sont pas plus tôt placés dans les cabinets où ils sont destinés, qu'ils sont souvent dérobés aux yeux du public, et qu'ainsi le progrès que l'Académie fait dans ces arts pourrait être ignoré, si elle n'avait soin de lui fournir de quoi réveiller son attention. »

C'est ainsi également qu'on peut comprendre le développement, dans le courant du xviiie siècle, d'un rapport purement esthétique aux œuvres, dégagé de toute relation directement marchande, de toute obligation d'achat : d'où l'apparition du « goût », de la délectation esthète, avec ses spécialistes – critiques, érudits – et ses pratiquants, recrutés dans des cercles qui vont s'élargissant, jusqu'aux succès massifs des salons du xixe siècle. L'exposition est ainsi, on le voit, à la fois un symptôme et un instrument de l'évolution du statut des artistes durant l'ère académique.

Parallèlement, la pratique de l'exposition commerciale – héritée de la foire Saint-Germain – continuait, place Dauphine, sur le Pont-Neuf, à l'initiative de la corporation (c'est ainsi que Chardin put exposer au public La Raie, vers 1727, musée du Louvre, Paris) et de son Académie de Saint-Luc qui chercha, à partir de 1751, à concurrencer la prestigieuse Académie royale par des expositions analogues. Mais l'existence de cette double structure pose la question de la sélection des œuvres exposées : libre tant qu'il s'agit principalement de vendre (et c'est la demande qui se charge alors de sanctionner l'offre), elle ne peut qu'être soumise à contrôle préalable dès lors que l'exposition a pour fonction immédiate non plus de négocier des objets, mais de présenter des « valeurs » esthétiques, subordonnées à l'appréciation cultivée et non plus à la consommation matérielle. Cette question de la sélection – résolue d'emblée par la limitation des Salons aux seuls académiciens, admis dans l'institution sur présentation d'un chef-d'œuvre – se posa cependant lorsque la qualité des productions de l'Académie ne suffit plus à assurer un niveau de qualité acceptable : d'où l'instauration, en 1746, d'une commission, ancêtre du fameux jury qui, au xixe siècle, régentera l'admission aux Salons. Les deux seules tentatives de suppression du contrôle [...]

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Pour citer l’article

Nathalie HEINICH, « EXPOSITION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 mars 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/exposition/