DENEUVE CATHERINE (1943- )

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La femme dédoublée

Née à Paris le 22 octobre 1943, Catherine Dorléac, fille du comédien Maurice Dorléac, débute dans Les portes claquent (1960) de Jacques Poitrenaud. Tandis que sa sœur aînée Françoise Dorléac (1942-1967) conserve son nom, Catherine prend celui de sa mère, qui fut aussi comédienne. Si on la remarque en 1963 dans le rôle de la vertu du Vice et la vertu, de Roger Vadim, alors son compagnon, elle est réellement révélée par Jacques Demy avec Les Parapluies de Cherbourg (1964). Ce rôle de belle jeune fille aux couleurs pastel marquera longtemps son image qu'on retrouve, sur le registre de la comédie, dans Un monsieur de compagnie (1964) de Philippe de Broca, ou La Vie de château (1966) de Jean-Paul Rappeneau. Ce n'est que plus tard que la cruauté profonde et la trivialité de l'univers de Demy, sous des dehors douceâtres, deviendront évidentes. Rien d'étonnant alors que Roman Polanski, fasciné comme Vadim par les jeunes actrices, choisisse déjà de lui donner un rôle alors très inattendu dans Répulsion (1965). Il utilise à merveille l'apparence glacée de blonde hitchcockienne de Catherine Deneuve et l'apparente naïveté qui émane de son personnage, dans le prolongement de la Geneviève des Parapluies de Cherbourg. Polanski, alors réalisateur du Couteau dans l'eau (1962), et son scénariste Gérard Brach misent sur une jeune femme chez qui « ce qui frappait, au premier abord, était son innocence et son petit air de sagesse sereine », avant que ne se révèlent des obsessions troubles et cachées. Ainsi Carole Ledoux, délaissée par sa sœur dans un appartement inconnu, est-elle livrée à ses fantasmes, ses peurs, ses désirs refoulés... Son esprit, habité par des pulsions d'adulte, reste enfermé dans un corps à peine sorti de l’enfance. La tension qui en découle débouche sur la folie.

Les Demoiselles de Rochefort, J. Demy

Photographie : Les Demoiselles de Rochefort, J. Demy

Après Les Parapluies de Cherbourg, Jacques Demy réalise Les Demoiselles de Rochefort (1966), à nouveau en collaboration avec Michel Legrand. Le film, qui alterne séquences dialoguées, chantées et dansées, est un hommage à la comédie musicale américaine. Ici, Catherine Deneuve et... 

Crédits : Sunset Boulevard/ Corbis/ Getty Images

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L'apparente mesure classique de l'univers de Demy et les excès baroques de l'enfant terrible du jeune cinéma polonais, l'image de Geneviève protégée (à grand-peine) des intempéries dans son imperméable ciré et celle de Carole livrée en chemise de nuit à la brutalité imprévisible du « mal », caractérisent à merveille la dualité du personnage de Catherine Deneuve, que Luis Buñuel va révéler avec le cynisme et le mépris des conventions sociales qu'on lui connaît. Dans son « cinéma de la cruauté », Catherine Deneuve devient Belle de jour (1967), c'est-à-dire Séverine, l'épouse bourgeoise et réservée qui se prostitue à des clients pervers. Comme l'écrit Molly Haskell, « elle représente celles qui ont un jour imaginé ce genre de dégradation anonyme, c'est-à-dire toutes les femmes. Elle est à la fois un objet d'art et de sexe et un sujet qui s'abandonne volontairement ». Buñuel utilise l'image de Catherine Deneuve comme une plaque sensible où vient se cristalliser le désir du spectateur comme de la spectatrice. Avec Tristana (1970), le metteur en scène franchit encore un pas : il abîme cette fois l'image de Deneuve, amputée d'une jambe mais poussant à l'extrême son pouvoir de fascination sur les hommes, qu'il s'agisse de son vieux tuteur Don Lope ou d'un sourd-muet, pris de panique à la vue d'un corps dont le spectateur imagine de lui-même la dégradation.

Catherine Deneuve dans Belle de jour, de L. Bunuel, 1966

Photographie : Catherine Deneuve dans Belle de jour, de L. Bunuel, 1966

Catherine Deneuve dans «Belle de jour» (1966), de Luis Buñuel. 

Crédits : Paris Film/ Five Film/ Album/ AKG

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C'est encore l'image de l'actrice qui sert le personnage de Delphine dans Les Demoiselles de Rochefort (1967) de Jacques Demy ; Catherine Deneuve y incarne l'idéal féminin imaginé par le peintre et marin Maxence (Jacques Perrin), jusqu'à ce que le visage sur la toile se confonde avec le vrai. Le réalisateur n'hésite pas à user de la double « peau » de son actrice dans Peau d'âne (1970), sur un fond trouble et sulfureux d'inceste. Dans L'Événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune (1973), Demy prive (provisoirement) la « plus belle femme du monde » d'une de ses prérogatives, l'enfantement. C'est en effet Marcello Mastroianni – alors considéré par beaucoup comme l'homme le plus séduisant du monde – qui se retrouve « enceint ». Deneuve avait déjà rencontré Mastroianni dans l'univers absurde et sarcastique de Marco Ferreri, avec Touche pas à la femme blanche (1974) et surtout Liza (1972), où la femme aimée se confond avec le chien regretté... L'union des [...]

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Les Demoiselles de Rochefort, J. Demy

Les Demoiselles de Rochefort, J. Demy
Crédits : Sunset Boulevard/ Corbis/ Getty Images

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Catherine Deneuve dans Belle de jour, de L. Bunuel, 1966

Catherine Deneuve dans Belle de jour, de L. Bunuel, 1966
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  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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Pour citer l’article

Joël MAGNY, « DENEUVE CATHERINE (1943- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 février 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/catherine-deneuve/